l’éthiopie et les vertus du détail

On était en caisse, c’était le dernier jour du voyage, on approchait d’Addis Abeba. Il faisait mille degrés, les fenêtres étaient grandes ouvertes, la route asphaltée serpentait. Au bord du chemin, des enfants surgissaient des paysages secs et dorés en brandissant de petits objets pieux comme des statuettes ou des croix en nacre, et Moké, mon guide, en a acheté deux pour sa famille comme souvenir du long trip au bout duquel on touchait. Comme d’hab, on écoutait les tubes internationaux et l’afro-pop que contenait l’une des nombreuses clés USB qui se perdaient dans sa boîte à gants, puis vint cette chanson.
On a dû la remettre des dizaines de fois d’affilée. Quand elle finissait, parfois l’un de nous poussait automatiquement sur le bouton repeat, parfois on se regardait, on rigolait, et, « well, again », on poussait sur le bouton repeat.
Si Moké m’a dit qu’il pensait en effet que ce morceau magique était interprété par Tilahun Gessesse, il en ignorait par contre complètement le titre, allant même jusqu’à asséner qu’il aurait pu être issu d’une obscure face B. Tilahun Gessesse, c’est le Julien Clerc national. Je compare là non seulement leurs notoriétés, non seulement leurs longévités, mais aussi leurs voix qui bêlent.
La peur que j’avais de ne jamais réentendre cette chanson a sans doute participé au fait que je l’aie aimée si fort. L’effet qu’elle m’a fait est indescriptible.

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Le 1er avril passé, devant mon PC dans un bureau de l’avenue Louise, je parcourais des playlists de pop éthiopienne sur Spotify pour me donner un peu d’allant en fin d’aprem. Et je l’ai retrouvée. Mon coeur en bondissant a failli péter l’écran. Mais comme j’étais au boulot, j’ai contenu toute l’indéfinissable joie qui m’est rentrée dedans, j’ai tout gardé pour moi, je m’en suis gonflée comme un poisson-hérisson ultra-flippé, et si vous aviez levé les yeux au ciel à ce moment-là, vous m’auriez vue léviter comme un ballon plein d’hélium et de bonheur parmi les nuages abricot.

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Ca me fascine, les souvenirs que l’on se crée et qui prennent un air de rêve pour ressurgir dans le présent, même une fraction de seconde, même de façon presqu’imperceptible. On a tous des petits jingles dans la vie, des choses, de gens, des lieux, qui reviennent un peu tout le temps. Par exemple, pour moi, chaque occasion semble se prêter à un aphorisme d’Oscar Wilde, une blague de Pierre Desproges, ou à une comparaison avec l’Ethiopie.
La dernière fois, c’est-à-dire pas plus tard que la semaine passée, j’étais sur l’autoroute en fin de journée et une brume dense s’élevait du tarmac jusqu’au ciel.
Ca m’a rappelé le deuxième jour de mon voyage, lorsqu’on a pris la route pour Kombolcha, une ville-étape sans autre intérêt que le chemin qui y mène. On a fendu des rideaux vaporeux de nuages bas qui ressemblaient à de la fumée et à l’Irlande, on s’est pris des trombes d’eau diluviennes dans le pare-brise après avoir senti un sale gros orage gris venir, on a traversé un tunnel très impressionnant qui m’a fait vivre la première expérience de mort imminente de ce voyage. Après ça, on a vu de très jolies plaines cultivées, qui prenaient des tons tendres, vert d’eau et bleu pâle.
Toute la vie semble se concentrer le long des routes; les maisons, le travail, les habitants, qui esquissent autant de gestes chaleureux qu’ils te jettent de regards en coin. Et y’en a un qui m’a fait un doigt d’honneur.

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Je me prends parfois à me faire des réflexions racistes, plus ou moins pour rire. Comme quand le derrière d’une mama africaine prend toute la largeur d’un trottoir de la chaussée de Wavre et déambule à son aise ou qu’un Arabe me fait des compliments dégoûtants dans la rue. Je me revois dans la lumière bleu foncé de ma petite chambre d’hôtel miteuse, ouvrir un oeil, puis l’autre, en entendant l’appel à la prière depuis le minaret. Je me sentais exactement comme Jean Dujardin dans OSS117, j’aurais volontiers crié: « Mais il va la fermer sa gueule?! », et ça m’a fait super fort rire intérieurement. C’est l’image qui s’imprime systématiquement dans ma tête à chaque fois que je souffre de ce type d’intolérances superficielles et éphémères.
Un autre jour, c’est au chant du coq que je me suis réveillée. 
C’était à Lalibela.

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Lalibela est sans doute la ville la plus impressionnante que j’aie jamais visitée. Elle est le lieu de pèlerinage par excellence, l’équivalent de Jérusalem pour les chrétiens orthodoxes. Le site qui porte son nom est classé au patrimoine mondial de l’UNESCO, et il y a de quoi; il s’agit d’un groupe de onze églises littéralement sculptées dans un énorme gisement de granit rose. Les ouvriers de l’époque ont donc creusé dans la roche de gigantesques piscines au milieu desquelles ils laissaient de grands blocs monolithiques qu’ils ont taillés jusqu’à ce qu’ils prennent forme.
L’intérieur de ces églises était sombre, les tons des tableaux étaient sourds, chaque rayon de lumière était spectaculaire. Des moines chantaient des psaumes d’une voix grave qui venait de très loin dans le ventre, et de minuscules bigotes vêtues de blanc s’agenouillaient devant des autels, le corps tout tordu à force de prier. Tout semblait avoir un signification profonde. L’odeur de l’encens étaient très forte. Le mélange de ce parfum, des cantiques, des peintures et de l’obscurité produisait une atmosphère indescriptible. Je me sentais apaisée mais solennelle, je prenais la mesure de ce moment exceptionnel tout en me laissant envoûter par les effluves, les chants, le rouge et le noir. Tesfaye, mon guide ce jour-là, m’a ensuite emmenée dans un passage secret, un long tunnel souterrain qui reliait deux des églises. Ce fut ma deuxième expérience de mort imminente.
Le noir de ce couloir était d’une intensité étourdissante, j’étais à la fois pétrifiée et fébrile, l’obscurité totale m’hypnotisait. J’étais affreusement mal à l’aise parce qu’il me tenait la main, il suait, et je me disais qu’il aurait tout aussi bien pu me tuer et me laisser pourrir là, on m’aurait jamais retrouvée.
Après, nous sommes allés observer le site de plus haut, au sommet d’une colline. Il m’a dit qu’il voulait qu’on se marie et que l’Europe c’était le must. Je découvrirai plus tard que tous les hommes rencontrés là-bas pensent pareil. Il voulait aussi une meilleure couverture 3G dans la région, et il aimait les montres. Ca m’a fait réaliser le biais total de l’idée de base du « développement ». Je trouvais absurde qu’il nous envie notre confort matériel alors que tout cela ne trouve absolument pas sa place dans la vie simple et saine, proche de la nature, de la plupart des Ethiopiens. C’est simpliste, c’est naïf, voire dédaigneux, mais je peux pas m’en empêcher.
En fin de journée, j’ai fait une sieste en écoutant une pluie tomber à tout rompre, et au soir on est plus ou moins sortis en boite avec Tesfaye: il m’a emmenée dans « The Old Coffee House », une grande hutte assez chic où des bandes de jeunes viennent danser, en mode battle. La danse de la région du Tigré est un peu crunk, les mouvements sont hachés et très classes. On a bu du teji, aussi appelé « honey wine », et les étoiles brillaient comme si elles allaient s’éteindre bientôt.

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Le lendemain, on a repris la route, en traversant des paysages en terre battue.
Je décris les couleurs des paysages parce que c’est probablement l’une des choses qui m’a le plus marquée sur ma route (oui); d’un jour à l’autre, on passait d’étendues verdoyantes à des plateaux secs couleur sable et aux reflets d’or, de profondes gorges rouges comme dans le Grand Canyon à des montagnes tapissées de jungle multicolore…
J’avais des hauts-le-coeur à chaque fois que le paysage « s’ouvrait »; on amorçait un tournant puis boum, l’immensité. On a escaladé des montagnes par des routes en lacet, et au sommet s’étendaient de vastes steppes désertiques. Je voyais des tornades au loin, et des arbres aux ombres oblongues tournaient sur eux-mêmes. Je pense que j’avais soif.
On s’est arrêtés pour visiter le temple de Yeha, le plus ancien monument de tout le pays, qui ne tient plus aujourd’hui que par des échafaudes. Un vieux sage m’a raconté des histoires dans un grenier poussiéreux pendant que je jouais avec un mini chaton qui venait faire de son nez.

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En arrivant à Axum (à tes souhaits), je me suis posée sur une terrasse avec un jus de banane exceptionnel, et j’ai écouté « Jamelia » de Caribou. C’était drôle de n’écouter une chanson de l’album « Swim » qu’au sixième jour du voyage puisque que l’une des raisons-même qui m’a poussée à choisir l’Ethiopie est précisément le fait que Dan Snaith, le cerveau de Caribou, a intitulé l’une de ses chansons « Lalibela ». De plus, j’avais lu dans une interview qu’il était tout-à-fait fou du pays, et ça m’a confortée dans l’idée, pourtant déjà bien ancrée, que je devais absolument le visiter.
Le jus de banane a décidément été propice aux flash-backs mélomanes puisque, deux jours plus tard, les pieds en éventail sur un appui de fenêtre, j’écoutais « Short Song for a Short Mind » des Girls in Hawaii en regardant l’arroseur automatique faire son travail, et même si ça a l’air insignifiant, c’était un moment parfait.
Toujours à propos du jus de banane, je pense qu’on peut dire que ça a constitué, avec le poulet et l’injera, la fameuse crêpe amère qui sert tout à la fois d’assiette et de couverts, les aliments de base de tout mon voyage. Pas de quoi se plaindre. J’aimais bien choisir mon plat au vogelpik, comme ça: un jour je me suis laissée tentée par du poulet « alaking », parce que ça me faisait rire et que ça me faisait à la fois penser à « À la bien » et à Tribal King, un autre jour j’ai pris du poulet « takata », comme le sale tube latino, aussi pour rire.
 J’ai également été charmée par le rituel du café, corsé, qui s’éveillait par des notes épicées, terreuses mais délicates. Ces saveurs étaient décuplées par l’odeur de l’encens que l’on brûlait à même le plateau, et se mariaient avec le goût grillé des pop-corns qui accompagnaient le café. Sans parler de ce shiro, une sauce orange vif faite de pois chiches et de berbere, qui bouillonnait comme une potion magique de dessin animé ou cette crêpe au miel dont je n’oublierai jamais le goût, que j’ai mangée dans un coin de terrasse à Axoum.

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Axoum est connue pour avoir été l’ancienne capitale du pays, pour sa civilisation sous-estimée et pour ses stèles phalliques. La ville cache également sa propre « Pierre de Rosette », dont l’accès est contrôlé par un vieux gardien et sa chèvre. C’est l’une des preuves du remarquable développement intellectuel du peuple Axoumite, mais le manque de moyens investis dans les fouilles laissent un vide énorme dans l’histoire éthiopienne, sinon mondiale. Les Axoumites furent un temps si puissants qu’ils rivalisaient avec les Perses ou Constantinople, et détenaient un sacré territoire, mais on ignore tout de la raison de leur déclin, faute de recherches suffisantes. Je trouve ça à la fois regrettable et excitant.
En fin de matinée, on a visité la superbe église Sainte Marie de Sion, où la lumière se répandait en halos de couleurs vives, presque fluo, et où les vieux lustres en cristal étaient rafistolés avec des ampoules 50’s, les mêmes que celles de l’arrière-cuisine de ma mamy.
Autour du bâtiment poussaient des jacarandas, de sublimes arbres à fleurs bleu-mauve. Certains pétales étaient tombés à leur pieds, et formaient des tapis pervenche, comme si c’était l’ombre de l’arbre.
Je les retrouverai un peu plus loin, le long de l’allée qui mène à Bahar Dar, la dernière étape de mon voyage.

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Cette ville ressemblait à un rêve: de l’eau et des fleurs partout. D’ailleurs, chaque année se déroule le « Festival de la fleur de pêche », et je pense que le Japon peut aller se rhabiller avec ses cerisiers. C’est aussi là que le Nil s’éteint en se jetant dans des chutes plus ou moins imposantes selon la saison. Il y avait des arcs-en-ciel tout autour, et ça sentait très bon la terre et l’herbe mouillée. On a pris un petit bateau sur le Nil bleu qui, tout paisible, s’étend entre les papyrus, les iris d’eau et les grues cendrées. Je n’y suis jamais allée, mais c’est exactement l’idée que je me fais des berges d’Egypte. Je pense que le Nil impose sont style partout où il louvoie.
La même petite barque en bois nous a permis de traverser le lac Tana, l’un des plus étendus d’Afrique, jusqu’à la péninsule en face de Bahar Dar. On était encerclés par les pélicans et les papillons blancs. On devait s’enfoncer dans une jungle de troncs sinueux, de lianes et de branches emmêlées de façon totalement extravagante pour découvrir un très joli monastère circulaire, perdu au beau milieu de l’île. Il était décoré de ces motifs éthiopiens que je reconnaîtrais désormais entre mille, avec ces visages aux grands yeux qui m’avaient tant impressionnés lors de la visite de l’église Debré Berhan Sélassié à Gondar.
On avait croisé un singe ce matin-là, et, selon mon guide, c’était le signe que la journée serait bonne. Dommage qu’on en croise pas autant à Bruxelles.

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Maman m’attendait dans le hall des arrivées, toute rose, à peine quelques heures après mon dernier moment à Addis Abeba, dans une boîte de jazz. Je suis passée de l’un à l’autre en un clin d’oeil. C’était fou. L’après-midi, je mangeais de la tarte aux cerises avec mamy.
Depuis lors, je souffre d’irruption de souvenirs éthiopiens dans les scènes que je vis au quotidien. Je fais peut-être partie de ces personnes insupportables qui ressassent à tout bout de champ des anecdotes du seul pauvre pays un peu exotique qu’ils aient jamais visité.
Mais c’est parce que je n’ai rien oublié.
Des moments aussi glauques que splendides, aussi anodins que structurants… Je me souviens qu’avant de partir on avait fait un souper raclette avec la famille et que j’avais bouclé ma valise en écoutant A$ap Rocky à fond les ballons, et je me surprends à remarquer l’incroyable capacité que l’on a à vivre et à se souvenir de choses extrêmement différentes, de niveaux d’intensité tout à fait inégaux. Cette disproportion entre la mémoire d’un imperceptible détail et celle d’un événement marquant, est parmi tous nos autres contrastes ou incohérences, ce qui nous définit.
Et, parce qu’il n’y a pas de hasards, j’avais acheté un paquet de chewing-gums à l’aéroport avant de partir. Une citation était imprimée à l’intérieur: « Consistency is the last refuge of the unimaginatives ». C’est une phrase d’Oscar Wilde.

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