le feu, la glace et le sang

Une main meurtrie, bandée de tissu gorgé de sang brun, enserre une paroi de chair tiède recouverte de neige. Le corps s’extrait de son cocon inerte, refroidi par la nuit. Il réenfile ses lourdes peaux, froides et détrempées, et continue sa route.

Une plaie ouverte qui serait léchée par des flammes, brûlée par la glace, salie par la terre, et dans laquelle on verrait un coeur battre: c’est l’image qui me vient en tête lorsque je repense à « The Revenant ». Un peu comme le supplice enfantin de « la brûlure indienne », quand on s’entre-triturait la peau de l’avant-bras jusqu’à ce qu’elle devienne rouge vif. Mais en infiniment, infiniment pire.
Hier soir, je n’ai plus pu parler d’autre chose jusqu’à ce que je m’endorme. Et ce matin, il est l’une des premières choses qui me soit venue à l’esprit. Un film qui hante est sans doute un film important.

Le pitch pourrait prêter à rire. En gros: « Il est vivant, et il revient. Animé par la vengeance ». Pourtant, « The Revenant » n’a rien de caricatural. S’il emprunte sa trame à une époque classique, souvent abordée dans l’histoire du cinéma, si son schéma actantiel est très facilement identifiable (un vrai héro, une vraie quête, un vrai méchant), son traitement sort quant à lui réellement de l’ordinaire. Alors que les films contemporains abordent souvent les thèmes post-modernes de la solitude, de l’individualisme, de l’amour, celui-ci s’empare des sentiments tragiques de haine, de trahison et de vengeance. Il prend à contre-pied l’air du temps, à la façon de « Game of Thrones ». D’ailleurs, j’ai vu dans le film au moins trois éléments qui évoquent la série. Le premier est la violence physique hyper brute, renforcée par des sons secs, au volume saturé. Le deuxième est la figure de Jon Snow, auquel je n’ai pas pu m’empêcher de comparer celle du digne et valeureux Hugh Glass, le héros du film interprété par Leonardo DiCaprio, emmitouflé dans sa grosse fourrure sombre, galopant tout sale sur un cheval. Le troisième est cette image du mariage de Daenerys Targaryen qui, pour doper sa fertilité, s’est régalée d’un coeur encore chaud en s’en mettant partout, comme Hugh lors de son repas en tête à tête avec son ange gardien indien.
Cela dit, la scène de l’ours a instantanément caracolé dans le top 3 des meilleures scènes de violence de l’histoire, et surclasse probablement toutes celles que l’on pourrait trouver dans « GoT », aussi dingues soient-elles. Elle était à la fois indiciblement belle, dans sa dimension d’humilité et de respect, et insoutenable, grâce à des effets époustouflants de réalisme.

De sa sublime trilogie de films chorale, « Amours Chiennes », « 21 Grammes » et « Babel », Inarritu garde la poésie, et l’émotion. De « Biutiful », il conserve ce côté surréaliste, propre à l’imagerie de l’Amérique du Sud, qui fait penser à un roman de Gabriel Garcia Marquez. De « Birdman », il reprend le culot technique, avec des plans-séquence intenses, et une lentille de caméra mise à rude épreuve, tantôt moite, embuée par les soupirs de Glass, tantôt couverte des gouttes crachées par une rivière énervée. Ce film est hyper audacieux, c’est une épopée grandiose, puissante et élégante comme on n’en a plus vu depuis « There Will Be Blood », auquel j’ai souvent pensé durant ces fantastiques deux heures trente-six. D’ailleurs, je rêve déjà de deux remakes de « The Revenant ». L’un par Paul Thomas Anderson, justement, pour la rude psychologie des personnages et pour l’idée de fresque historique, de western décharné. L’autre par Terrence Malik, qui se concentrerait sur les images dignes de fables d’Indiens d’Amérique, surnaturelles, où les fantômes existent et où des oiseaux s’envolent du coeur des morts.

Scotchée par la fin du film, quand les lumières se rallument alors que l’on entend encore un souffle haleter, je suis restée dans la salle jusqu’à ce que la dernière ligne de remerciement soit avalée par la toile. J’ai donc pu apprendre que la soundtrack, absolument parfaite, a été signée par quatre des mains les plus géniales de la musique classique contemporaine: Ryuichi Sakamoto et Alva Noto.
Ce moment d’intimité entre l’équipe du film et moi a été perturbé par une femme de ménage, qui passait l’aspirateur dans la rangée dans laquelle je me trouvais. Il y avait probablement une cinquantaine d’autres rangées où elle aurait pu venir à bout des popcorns gisants, mais non, elle avait choisi celle-ci.
« The Revenant » est charnel, avec tout ce que cela implique. C’est un chef d’oeuvre, offert à l’humanité au prix d’un ticket de ciné par mon réalisateur préféré.
Btw, pour Léo, cette fois c’est la bonne.

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